Conférence de Mgr Samuel Kleda suite aux élections présidentielles d'Octobre 2018 au Cameroun

Mgr Samuel KLEDA, Douala Mgr Samuel KLEDA, Douala

Elections Présidentielle 2018, CONFERENCE DE Mgr SAMUEL KLEDA ‘’ Une élection doit être transparente et libre’’

L’Archevêque de Douala et président de la Conférence épiscopale nationale du Cameroun, a donné une conférence de presse le 23 octobre 2018. Il a jeté un regard critique sur l’élection présidentielle du 7octobre 2018.


Monseigneur, avant la présidentielle, les Evêques du Cameroun ont publié une déclaration dans laquelle ils formulaient des recommandations aux acteurs politiques ainsi qu’aux citoyens. Croyez-vous aujourd’hui que ces recommandations des évêques ont été suivies par les différents acteurs ?


Vous parlez de déclaration, mais il s’agissait d’une Lettre pastorale que nous avions adressée aux fidèles ainsi qu’aux hommes de bonne volonté. Une Lettre pastorale enseigne, elle donne des directives pour éclairer l’opinion. D’ailleurs, c’est par les Lettres pastorales que les évêques s’expriment quand ils ont un point de vue à donner. C’est dans ce sens-là que nous avons adressé cette Lettre à nos fidèles et aux Hommes de bonne volonté. Mais pour nous, lorsque nous enseignons, nous ne procédons pas comme les organismes qui ont des barèmes d’évaluation. Nous enseignons tout simplement. Et à ce propos, nous avons donné notre pensée sur les élections, nous avons dit ce que doit être une élection. Maintenant, notre enseignement a-t-il été reçu ou pas, il revient maintenant aux Camerounais d’apprécier. Mais nous continuerons toujours à enseigner de cette manière-là.


En votre qualité d’Archevêque de Douala et de Président de la CENC, êtes-vous satisfait de la manière donc l’élection présidentielle s’est déroulée ?


Il ne s’agit pas d’être satisfait ou ne pas être satisfait. Cette élection m’a amené à m’interroger de la manière suivante : Est-il nécessaire dans certains pays africains d’organiser des élections ? Ce questionnement concerne en particulier certains pays d’Afrique Centrale. Car, on a l’impression qu’avant d’aller aux élections, on connait les résultats. Dans notre Lettre pastorale, nous avons demandé aux Camerounais de ne pas se résigner, de ne pas se dire que tout est déjà fait, qu’il est inutile d’aller aux élections. Nous les avons plutôt encouragés à y aller. Mais au fond, ce qui s’est passé leur donne quelque part raison, car rien n’a bougé. Tout a été fait de la même manière. Et on a l’impression que les choses vont continuer ainsi en ce qui concerne la gestion de notre pays. Voyez-vous, lorsqu’on organise une élection dans un pays, c’est une occasion qui est donnée à un peuple de s’exprimer et de faire des choix concernant la gestion de leur propre pays. Ceci revient à dire que l’électeur veut que quelque chose change. Par conséquent, il choisit un dirigeant qui peut changer les choses. A ce niveau, je m’interroge toujours sur la situation dans les pays d’Afrique Centrale. Si je prends par exemple le cas de la Région de l’Extrême Nord, le RDPC a eu 89%. Cela me fait beaucoup réfléchir. L’Extrême Nord est aujourd’hui la Région la moins développée au Cameroun, et cela est prouvé. Les populations de l’Extrême Nord souffrent presque chaque année pendant la période de soudure, parce qu’il y a des problèmes alimentaires, et la pauvreté est partout. Donc, quand on voit aujourd’hui que ces gens ont voté en faveur de ceux qui les dirigent en ce moment à hauteur de 89%, je dis que cela me pose sérieusement un problème. C’est vrai qu’on peut penser que ce sont des paysans et qu’il y a assez d’analphabètes, des gens qui ne sont pas capables par eux-mêmes d’analyser la situation. Malgré cela, ça me pose un problème. Si je regarde aussi la partie anglophone où le chef de l’Etat a eu des résultats très élevés, cela me pose aussi un problème. Dès l’instant où on n’a pas pu faire campagne là-bas, je me pose la question suivante : ces résultats, ces pourcentages remportés par le parti au pouvoir viennent d’où ? Voyez-vous, ce sont des questions que je me pose au sujet de cette élection. Et je crois que chaque Camerounais doit se poser ces questions. Donc, cela veut dire que tous les problèmes que nous cherchions à résoudre avant les élections, tous ces problèmes que nous connaissons seront toujours là et ne trouveront pas de solutions, étant donné que tout va continuer normalement. Voilà des questions que je me pose en tant qu’évêque et en tant que Président de la Conférence Episcopale, parce que je suis quand même impliqué dans la gestion et la résolution de certains problèmes dans notre pays. Mais comme beaucoup de Camerounais, je me pose aussi beaucoup de questions sur les résultats de cette élection.


Excellence, quand on vous écoute, vous semblez émettre des doutes sur les résultats de l’élection. Pourtant, le Conseil constitutionnel a déclaré le Président sortant vainqueur de ce scrutin. A votre avis, ces résultats reflètent-ils la réalité du terrain ? En plus, le candidat Maurice Kamto dit ne pas reconnaitre ces résultats, pensez-vous qu’il a le droit de les contester ?


Lorsqu’un candidat va aux élections, c’est pour gagner. Nous avons suivi la déclaration de Maurice Kamto dans laquelle il montre qu’il n’est pas satisfait du résultat de ces élections. Nous l’avons suivi dire qu’il est prêt à utiliser les moyens selon le droit pour revendiquer la victoire. Donc, si justement Maurice Kamto dit qu’il a des preuves pour démontrer que c’est lui qui a gagné, on doit l’écouter, il doit présenter ces arguments, quitte à ce qu’on lui prouve qu’il n’a pas gagné ce scrutin. Cabral Libii a même déclaré publiquement que c’est l’opposition qui a remporté cette élection. Selon la loi, ils ont le droit de se plaindre d’un point de vue légal, ce n’est pas la violence qui doit être préconisée, loin de là. Mais au niveau légal, on doit les écouter, car ils ont des arguments à faire valoir et on doit épuiser ces arguments là en démontrant qu’ils n’ont rien gagné. Donc, je pense qu’ils ont le droit de présenter leurs arguments. Je suis personnellement d’accord là-dessus, c’est ma position.


Monseigneur, vous demandez qu’on donne aux candidats la possibilité de faire valoir leurs arguments. Pourtant, pendant le contentieux post électoral, trois candidats ont présenté 18 recours en annulation totale ou partielle de ce scrutin. Sauf qu’à la fin du contentieux post électoral tous ces recours ont été rejetés par le Conseil constitutionnel ?


Nous avons suivi ce contentieux post- électoral, mais on aurait souhaité que ces recours soient pris en considération, qu’ils soient analysés de manière objective. Mais tous ces recours ont été jugés irrecevables, selon une formule devenue aujourd’hui célèbre. Normalement, on devrait en tenir compte parce que les arguments présentés sont quand même fondés. Puisque nous sommes dans un pays de droit, on devrait respecter la loi. Je crois que même les arguments présentés par les avocats défendant la requête présentée par Joshua Osih, concernant la situation dans les régions anglophones sont solides, puisqu’il s’agit là quand même de l’unité de notre pays. En effet, le président doit être élu par tous les Camerounais. Et même s’il s’agit seulement de deux régions sur dix, il faut en tenir compte, il faut que les populations de ces deux régions soient aussi écoutées. Je ne crois pas que cela été le cas.


Une certaine opinion affirme que si le Président Paul Biya est au pouvoir depuis 36 ans, c’est la volonté de Dieu. En tant qu’homme de Dieu, que vous inspirent de tels propos ?


Faisons attention à ne pas faire d’amalgames. Une élection doit être transparente et libre. C’est d’ailleurs ce que l’Eglise demande, et ce sont les citoyens qui choisissent. Et même, la doctrine sociale de l’Eglise va plus loin, car elle indique que les citoyens d’un pays sont capables d’élire un candidat et le démettre quand ce dernier ne répond plus à leurs aspirations. Donc, si un candidat est élu de manière transparente, c’est à partir de ce moment-là qu’on dira que son pouvoir vient de Dieu. Mais on ne peut pas dire, malgré tout ce qui s’est passé que Dieu a donné le pouvoir à telle personne. Ce n’est pas cela la conception de Dieu. Les Hommes sont responsables de la bonne marche de la nation, ils ont aussi le droit de choisir librement leurs dirigeants. L’argument selon lequel quelqu’un a été désigné par Dieu n’est pas pertinent ici.

Depuis la fin de l’élection on assiste à une forte militarisation des grandes métropoles du pays. Et 24 heures avant la proclamation des élections, certains quartiers de Douala ont été encerclés par les forces de l’ordre, certaines personnes n’ont même pas pu se rendre à la messe. A votre avis, un tel déploiement d’hommes en tenue avant et après l’élection est-il nécessaire quand on sait que le président Paul Biya a gagné avec 71,28 % ?


Quand on regarde le déploiement de tous ces militaires un peu partout, on a l’impression que d’un moment à l’autre le pays va être attaqué, et donc qu’il faudrait le défendre. Je dirais encore que cela pose problème. Peut-être que nos dirigeants savent qu’il y a quelque chose qui ne va pas et qu’il vaut mieux prévenir. Comme vous venez de le dire, si 71,28 % d’électeurs ont élu leur président, est-ce qu’on devrait avoir peur au point de mettre partout des soldats ? Ceci traduit même un malaise de la part de ceux qui disent qu’ils ont gagné, ou pour ceux qui ont gagné. La simple analyse de la situation montre qu’il y a quelque chose qui ne va pas, et cela se justifie par ce grand déploiement des hommes en tenue. C’est  pour défendre quoi ? Peut-être pour contrôler les 29% qui n’ont pas voté. Mais est-ce-que ces 29% peuvent mettre le pays en danger ? Avec quelques soldats, le problème serait résolu. Voyez-vous, si un étranger arrive aujourd’hui dans notre pays, il va observer qu’il y a un malaise quelque part et c’est ce que nous vivons en ce moment.


Avec votre permission je vais poser une question qui a peut-être déjà été posée, car je suis arrivé en retard. Les élections se sont déroulées au Cameroun, les résultats sont connus, le président sortant a remporté le scrutin et la Cour Constitutionnelle a validé l’élection. Est-ce-que la Conférence Episcopale Nationale du Cameroun prend acte ? Quelle est son appréciation par rapport à ce scrutin qui vient de s’achever ?


Le moment venu, la Conférence Episcopale se réunira et l’organisme qui est en charge de cela, la commission Justice et Paix, se prononcera sur la question le moment venu.


A l’issue de cette élection, il y a eu un vainqueur et un vaincu. Auriez-vous un message pour le vainqueur et un autre pour les vaincus ?


Pour ma part, ce que je demande aux Camerounais est ceci : s’il y a des revendications qu’ils suivent la voie légale comme Maurice Kamto l’a annoncé. Il ne sert à rien de choisir la voie de la violence. Il y a d’autres moyens et ce sont ces moyens légaux là qu’il faudrait choisir. Que tout le monde accepte d’écouter et de suivre le vainqueur. Je crois que c’est comme cela qu’on construit une nation. Sur la manière dont les choses sont organisées chez nous, je dirais que les Camerounais doivent se libérer pour construire ce pays. Qu’est-ce-que je voudrais dire par là ? C’est que dans un pays démocratique, on ne peut obliger personne à adhérer à un parti politique. Cela ne doit exister dans aucun cas. Or nous savons qu’au Cameroun, si tu es fonctionnaire, si tu es nommé ou non par l’Etat, tu es obligé de soutenir le parti au pouvoir. Cela ne doit jamais se faire. C’est cela qu’il faut changer, et que les Camerounais acceptent de se libérer à ce niveau.


Pensez-vous qu’avec ce nouveau septennat, le président de la République pourrait résoudre la crise anglophone ? Quelle est votre position par rapport à la crise anglophone ?


Vous savez, avant les élections, au niveau de la Conférence Episcopale, nous avons beaucoup travaillé. Nous avons toujours demandé aux Camerounais, à tous les acteurs d’éviter à tout prix la violence, d’écarter tout cela dans toutes leurs démarches. Et nous avons demandé aux fidèles de prier pour la paix dans notre pays. Et nous avons invité les parties prenantes à se mettre autour d’une même table, pour discuter, pour se mettre d’accord, parce que nous formons un seul pays, et s’il y a un problème, nous pouvons le résoudre. Mais aujourd’hui, il se trouve qu’il y a des gens en prison, qu’il y a des gens qui se sont exilés dans d’autres pays. Voilà la situation que nous vivons. J’espère qu’après les élections on sera davantage écouté. Nous allons continuer à travailler pour qu’il y ait un dialogue inclusif qui puisse réunir tout le monde. J’espère qu’après les élections, les gens seront libérés davantage. Il est temps de se réunir tous autour d’une même table pour résoudre enfin ce problème anglophone. Et comme je venais de le dire, notre pays a besoin d’être construit parce que tout ce qui est conflit retarde énormément le développement d’un pays. Et c’est ce que nous sommes entrain de vivre en ce moment. Tenez par exemple, avant la crise il y avait beaucoup de conteneurs qu’on débarquait au port de Douala et qui prenaient la direction des deux régions anglophones. Depuis que la crise a commencé, aucun conteneur n’arrive plus dans ces régions. Cela veut dire que le développement dans ces régions s’est arrêté et c’est un retard. A cela, il faut ajouter le secteur de l’éducation qui est lui aussi sinistré. Quand les enfants d’une partie de notre pays ne vont pas à l’école, cela crée des problèmes d’injustice qui pourront entrainer d’autres problèmes dans le futur. Voilà pourquoi il est urgent, et j’espère qu’avec la fin des élections, on trouvera des solutions à cette crise.


En 2019 il y aura deux élections, les législatives et les municipales. Or aujourd’hui on dénonce le code électoral qui ne garantit pas les mêmes chances aux candidats. Pensez-vous que les partis d’opposition doivent aller à ces élections avec ce même code électoral ?


Pour bien organiser les élections dans un pays, le code électoral doit avoir le consensus de tous les candidats, et même de tous les Camerounais. Même au niveau de la Conférence Episcopale, les évêques avaient fait des propositions autrefois pour changer le code électoral. Je crois que c’est dans l’intérêt des Camerounais de revoir le code électoral pour résoudre les problèmes de notre pays. Même s’il faut reporter ces élections pour revoir le code électoral, je pense que les Camerounais devront s’engager dans cette voie. Il faut revoir le code électoral pour que tous ceux qui vont aux élections aient tous les mêmes chances de gagner, et cela est très important. Quand vous avez un code qui favorise telle ou telle partie ou le parti au pouvoir, cela ne peut pas répondre à toutes les aspirations. Je suggère que ce code électoral soit révisé avant les deux élections que nous attendons. Et là on saura bien qui a gagné et qui a perdu. Je crois que cela est très important pour nous de revoir le code électoral. Réviser un code électoral ne se fait pas pendant mille ans. Avec de la volonté, cela peut se faire en quelques temps. On doit réviser ce code parce que les deux élections qui viennent, les législatives et les municipales sont très importantes. C’est là où on doit choisir des hommes capables de construire leur pays. Et la question, c’est comment avoir des hommes capables de développer leurs régions ? Et j’espère qu’après cette élection, peut-être que la décentralisation totale sera mise en place, parce que c’est par là qu’une région se développe. En effet, si on a des hommes valables, une région peut se développer rapidement. Or aujourd’hui on observe des inégalités dans les régions, et c’est un problème qui nous concerne tous. Quand vous avez des gens qui souffrent  qui ont faim, qui n’ont rien, mais c’est tout le pays qui souffre. On ne peut pas concevoir que les gens qui sont à Yaoundé et à Douala vivent bien, pendant que ceux de l’arrière-pays vivent mal. Nous devons tout faire pour que tous les Camerounais soient heureux partout où ils sont. Est-ce qu’il faudrait que tous les Camerounais viennent à Douala, que tous les Camerounais viennent à Yaoundé pour bénéficier des biens de ce pays ? Non, ce n’est pas de cette manière que nous allons construire et développer notre pays.


Transcription : Sylvestre Ndoumou


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Last modified on lundi, 28 juin 2021 19:08
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